Traitement du passé – une condition pour la paix
Après une guerre ou une dictature, les pays affectés font face à des défis immenses. Ceux-ci comprennent notamment la négociation d’un accord de paix, l’abolition de l’état d’urgence, le désarmement et la réintégration sociale des soldats et rebelles, la reconstruction de l’infrastructure ainsi que le retour des déplacés forcés. En plus, les familles attendent à ce que le sort de leurs proches disparus soit clarifié; se basant sur les normes légales la justice revendique la poursuite pénale des crimes commis dans le passé, les êtres humains ont le droit à la restitution de leurs biens et avoirs perdus ou détruits. Finalement, il s’agit de créer des conditions empêchant la répétition de l’histoire.
Souvent, les élites d’un pays ne sont pas intéressées au traitement du passé: leur regard s’oriente vers le futur et ils préfèrent laisser dans l’obscure les assassinats, la torture et les viols commis. D’ordinaire parmi les élites se trouvent aussi les auteurs de ces crimes qui aimeraient rester au pouvoir. Les victimes par contre souffrent jour après jour des blessures et des humiliations qu’elles ont subies par le passé; en même temps elles luttent pour leur survie quotidienne.
Dans les Balkans, au Ruanda, au Liberia, en Colombie, au Pérou, au Népal, au Cambodge et dans beaucoup d’autres pays des efforts sont entrepris pour traiter le passé – avec des priorités, des modalités, de possibilités et des succès divers. La plupart du temps, un tel processus est revendiqué par les victimes et la société civile, souvent accompagné par la communauté internationale.
swisspeace soutient le Département Fédérale d’Affaires Etrangères (DFAE) dans le cadre de sa politique étrangère en faveur de la paix et des droits humains. En collaboration avec des œuvres d’entraide suisses, des universités et d’autres institutions d’éducation, swisspeace contribue au traitement du passé dans divers pays. Dans cette contribution, les principes dits ‘Joinet-Orentlicher’, l’instrument avec lequel swisspeace travaille, sont présentés et illustrés par un exemple fictif du Népal. Puis quelques défis liés au traitement du passé sont mentionnés, le rôle de la Suisse est analysé et quelques exemples de projets de swisspeace aux Balkans sont présentés. Finalement, les priorités de travail de swisspeace sont mentionnées et quelques documents et liens Internet recommandés.
L’approche de swisspeace: les principes «Joinet-Orentlicher»
En 1997, peu d’années après la guerre civile en ex-Yougoslavie et le génocide au Rwanda, Louis Joinet a écrit le rapport « Question of the impunity of perpetrators of human rights violations » pour la Commission des droits de l’homme des Nations Unies. Joinet mit l’accent sur la poursuite pénale des auteurs des violations graves des droits humains. En même temps, il établit le fondement pour une approche holistique du traitement du passé. Cette approche est caractérisée par quatre thèmes : le savoir, la justice, la réparation et la non-répétition.
Le droit de savoir
Chaque victime a le droit de savoir ce qui s’est réellement passé. En plus, la société a le droit d’être informée sur les évènements et les circonstances de la guerre et de la dictature. Finalement, c’est le devoir de l’Etat de préserver la mémoire du passé pour prévenir la falsification et la répétition. Une commission vérité est souvent établie afin que mettre en œuvre le droit de savoir.
Exemple : Sita Magar a le droit de savoir qui a enlevé, torturé et tué son mari Prakash en Mai 2003 à Doramba au Népal. L’Etat est obligé de l’informer sur le lieu d’enterrement de Prakash. Tout le village doit être mis au courrant des circonstances de ce crime.
Le droit à la justice
Chaque victime a un droit à ce que les auteurs des violations graves des droits humains soient poursuivis. L’Etat doit traduire les coupables en justice, où ils sont légalement condamnés dans un procès juste et transparent. Cela peut être en contradiction avec les amnisties souvent négociées dans les traités de paix. Pourtant, s’il s’agit d’un génocide, d’un crime de guerre ou d’un crime contre l’humanité, une amnistie est contraire au droit international public. Des tribunaux nationaux, hybrides ou internationaux sont des acteurs importants dans la mise en œuvre du droit à la justice.
Exemple : Govinda Sharma, le commandant militaire responsable de l’assassinat de Prakash Magar, doit être jugé devant un tribunal civil et condamné à une peine raisonnable selon le droit népalais. Si cela ne se produit pas, la communauté internationale devrait faire pression sur le Népal.
Le droit à la réparation
Chaque victime a, au moins, le droit à ce que la situation telle qu’elle était avant le crime soit rétablie (remboursement), d’être indemnisée pour la douleur et le tort endurés (compensation) ou d’être soignée médicalement (réhabilitation). De plus, les Etats effectuent souvent des réparations par des gestes et actes collectifs, comme des excuses officielles ou l’établissement de lieux commémoratifs.
Exemple : Sita Magar reçoit une rente annuelle de 30'000 Roupies népalais jusqu’à la fin de sa vie. Cela correspond au revenu de son mari. Ses cinq enfants qui ne vont plus à l’école depuis cet incident reçoivent une bourse. Le district de Rameecchap, où le village Doramba est situé, organise une exposition qui montre une photo de Prakash.
Le droit à la non-répétition
Le traitement du passé contribue à ce que la guerre et la dictature ne se répètent pas:’Nunca màs’ était le leitmotiv des Mères de la Place de mai en Argentine qui cherchaient leurs enfants disparus et voulaient mettre en prison les militaires responsables. La paix durable présuppose la démocratie. Pour cette raison, le droit à la non-répétition commence souvent avec des élections libres et justes, implique une démilitarisation des rebelles et une réforme du secteur de sécurité, et peut être renforcé par une nouvelle constitution.
Exemple : la société et Sita Magar ont le droit à ce que les soldats appartenant à la patrouille responsable de l’assassinat de Prakash soient condamnés. De plus, elles ont le droit à ce que ces soldats sont écartés de l’armée (vetting). Avec l’élaboration d’une nouvelle constitution, les forces armées sont placées sous contrôle démocratique. Il est également important que les anciens rebelles maoïstes soient intégrés dans l’armée étatique, respectivement dans la société.
Cadre conceptuel
En collaboration avec la DP IV du DFAE, responsable de la sécurité humaine et la promotion de la paix, swisspeace a conçu un cadre conceptuel qui illustrant les principes dits «Joinet-Orentlicher».
Cet instrument de travail souligne:
- que les victimes et les auteurs des crimes sont placés au centre. Le traitement du passé se concentre avant tout sur les êtres humains touchés par la guerre et la dictature, de leurs droits, leurs obligations, leurs espoirs et leurs angoisses;
- que des mesures pénales et réparatrices se combinent. Ces mesures s’influencent mutuellement: une poursuite pénale, par exemple, peut mener à une réparation;
- que le traitement du passé doit être abordé de manière holistique: les divers droits et obligations qui dépendent l’un de l’autre, se conditionnent et s’influencent réciproquement doivent être abordés conjointement.
- qu’il s’agit toujours de droits et d’obligations, qui sont individuels ou collectifs, matériaux ou idéels, et qui peuvent être invoqués par l’Etat ou un particulier;
- que le traitement du passé est un processus politique et social de longue durée.
Défis globaux
Le rapport ‘Rule of Law and Transitional Justice’ publié en août 2004 par Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies, représente une étape essentielle au niveau international. Il préconise l’observation des points suivants relatifs au traitement du passé.
- Stratégie globale
Selon Annan, le traitement du passé ne peut connaître du succès que si tous les sujets importants sont abordés par une stratégie holistique élaborée par le pays affecté.
- Moment et séquence
Il est difficile d’identifier et d’adopter la «bonne» mesure au «bon» moment. Cela dépend de la volonté politique, de la situation sécuritaire et des moyens financiers. Fondamentalement, le traitement du passé est un processus qui peut durer des décennies.
- Inclusion de tous les acteurs importants
Le traitement du passé n’est que durable si tous les acteurs importants ainsi que les populations traditionnellement défavorisées y prennent part: un processus dicté par l’Etat est inapproprié. Tout au contraire, les victimes des violations des droits humains, en particulier les femmes, les déplacés, les enfants et les populations pauvres doivent être inclus dans le traitement du passé. En même temps, les coupables doivent aussi prendre part à ce processus.
- La singularité de chaque pays
Chaque contexte a une histoire, une culture, des religions, des langages et des traditions spécifiques qui influencent la manière dont le traitement du passé est abordé. Les normes et acteurs nationaux et internationaux doivent tenir compte de ces dimensions locales.
- De la capitale au village
Généralement, les traités de paix sont négociés dans les capitales. Mais, la guerre et l’oppression ont lieu dans les villages. La réalité locale et les besoins des habitants de ces lieux sont essentiels pour un traitement du passé couronné de succès.
- Coordination
Parfois, les acteurs nationaux, internationaux, gouvernementaux et non gouvernementaux ont des intérêts contradictoires. Pour cela, ils devraient coordonner leurs activités et exploiter les synergies. Les activités non coordonnées impliquent souvent dans des duplications et des mesures contradictoires.
- Financement
Après la guerre et la dictature, la reconstruction et le développement du pays sont au premier plan. Cela coûte cher. Lors du lancement d’initiatives pour le traitement du passé, il s’agit toujours d’établir un budget réaliste pour éviter de faux espoirs.
- La communauté internationale
Elle peut jouer un rôle important: l’expertise, les expériences d’autres contextes et l’aide financière sont des moyens pour accompagner le traitement du passé. Cependant, le processus doit toujours être porté par le pays affecté.
La Suisse
Selon l’article 54 de la Constitution fédérale, la Suisse prend cause pour la paix, la démocratie et le respect des droits de l’homme dans sa politique étrangère. En premier lieu, c’est la Division Politique IV (Sécurité humaine et promotion de la paix) qui en est responsable.
La Suisse collabore dans l’élaboration de normes et standards internationaux. En coopération avec d’autres pays, elle soumet des résolutions au Conseil des Droits de l’Hommes des Nations Unies ou soutient le travail du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, qui est compétent en matière de traitement du passé.
Mais la Suisse est également active au niveau opérationnel. Avec la Direction du Développement et de la Coopération (DDC), le Pool d’Experts Suisse pour la promotion civile de la paix de la Division Politique IV et grâce à ses experts de paix, des initiatives de traitement du passé sont accompagnées, soutenues et financées, par exemple en Colombie, au Népal, dans la région des Grands Lacs ou en Indonésie.
Les défis importants y sont:
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prendre en considération et promouvoir les relations entre la paix, la démocratie, les droits humains et la coopération au développement;
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soutenir le traitement du passé à tous les niveaux en collaboration avec l’Etat et la société civile, dans la capitale et dans les villages;
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tenir compte des particularités du pays affecté et en même temps d’insister sur le respect des normes internationales, notamment quant aux amnisties.
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promouvoir la coordination et les synergies au sein de et entre les divers services gouvernementaux et coopérer avec des acteurs non gouvernementaux, notamment avec les oeuvres d’entraide suisses.
Outre la Suisse officielle, il existe un grand nombre d’ONG actives dans le traitement du passé: Caritas, EPER, Action de Carême, Société pour les peuples menacés, Medienhilfe et Interpeace. A travers une variété de projets et de programmes, elles travaillent dans les villages où se trouve le cœur du travail relatif au traitement du passé. Leur travail est une contribution durable à la réconciliation, la paix et la démocratie au niveau local.
Exemple des Balkans
Une décennie après la dernière guerre dans les Balkans, les Etats successeurs de l’ex-Yougoslavie doivent continuer de se pencher sur leur passé. L’arrestation du militaire fugitif serbo-bosnien Ratko Mladic, le retour des réfugiés et des déplacés forcés et les réparations correspondantes, ainsi que l’élaboration de mesures concrètes rapprochant les peuples autrefois ennemis et contribuant à la réconciliation sont quelques éléments des défis persistants du traitement du passé dans les Balkans.
Depuis des années, la Suisse soutient le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (ICTY) au niveau politique et financier. Sur mandat de la Division Politique IV, swisspeace travaille dans les Balkans en se focalisant sur:
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Le traitement du passé doit être conceptualisé sur la base des principes «Joinet-Orentlicher»
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La clarification du sort des disparus doit être une priorité opérationnelle. Cela inclut des consultations portant sur la législation, le recours à des organisations médicolégales spécialisées (pour les exhumations), la collaboration avec les proches des disparus et le travail d’archives.
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Les synergies entre les organisations locales, nationales, gouvernementales et non gouvernementales doivent être favorisées.
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L’établissement d’une Commission vérité régionale peut être un instrument adéquat pour que les Etats et les sociétés traitent le passé conjointement et identifient des solutions pour un futur pacifique.
Contact
Dealing with the Past Team
Marcel von Arx
Jonathan Sisson
Sandra Rubli
Dossier composé par:
Marcel von Arx/Lukas Krienbühl
swisspeace travaille actuellement plus spécifiquement dans les sujets suivants:
- Le traitement du passé et la coopération au développement, y compris les droits économiques, sociaux et culturels
- Le traitement du passé et l’attention portée au conflit, y compris do no harm
- La protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées
- Le matériel scolaire et le traitement du passé
- Le traitement du passé et la reconstruction d’Etats
Documents et liens
- Dealing with the Past in Peace Mediation, Peace Mediation Essentials, CSS, swisspeace, Federal Department of Foreign Affairs, September 2009
- Rule-of-Law tools for post-conflict states, amnesties, Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights, 2009
- The Nurnberg Declaration on Peace and Justice, June 2008
- Economic and Social Justice in Societies in Transition, by Louise Arbour, December 2007
- swisspeace, Conference Paper, 1/2007, Dealing with the Past in Post-Conflict Societies, Ten years after the Peace Accords in Guatemala and Bosnia-Herzegovina, edited by Jonathan Sisson
- The rule of law and transitional justice in conflict and post-conflict societies, report by the Secretary General of the UN, August 2004
- Question of the impunity of perpetrators of human rights violations, Louis Joinet, October 1997

