Cet été, nombre de Suissesses porteront un maillot de bain fabriqué en Tunisie. Un secteur de l’industrie textile tunisienne qui a résisté à la concurrence internationale au prix de cadences de travail souvent infernales. Plongée au cœur de l’eldorado maghrébin de la lingerie fine.
L’une des célèbres leçons de séduction d’Aubade aurait pu s’appeler « produire à moindre coût ». La fameuse marque de lingerie fine - passée en 2005 dans le giron du suisse Calida - a en effet décidé l’année dernière de délocaliser sa dernière usine française en Tunisie. Un pays transformé en grande fabrique de sous-vêtements où sont confectionnées les armes de séduction massives des plus grandes marques de lingerie.
Avec un maillot de bain sur 7 exporté en Europe (1 sur 2 en France) et un soutien-gorge sur 8, ce pays viscéralement dépendant des marché étrangers compte de plus en plus sur la valeur ajoutée de cette filière pour équilibrer sa balance commerciale .
Sur le site de production de la société Intimo – une entreprise créée à Tunis en 1994 - une cinquantaine d’employées, la plupart en foulard islamique, s’affairent. Sur les murs, rien ne distrait les yeux, ni les logos des marques sous-traitées, ni les photos de modèles avec le dernier soutien gorge affriolant. C’est pourtant ici que sont fabriquées les collections de quelques unes des plus grandes marques de lingerie à l’instar de Simone Pirèle et La perla.
« On ne s’improvise pas sous-traitant en lingerie fine », confie fièrement Latifa Hizem, l’une des cadres de la société. Il faut en effet 12 ouvrières en moyenne pour faire un maillot de bain.
String city
Au total, la Tunisie compte 230 entreprises spécialisées en lingerie avec une armée de 20 000 ouvrières. 88% d’entre elles travaillent à l’exportation, assurant la fabrication des lignes de lingerie d’une cinquantaine de marques dont Lejaby, Simone Pirèle, Aubade ,Barbara, Chantelle. Résultat : près de 100 millions de pièces sont exportées chaque années, principalement vers le marché européen, pour un montant de 300 millions d’Euros (430 millions de francs).
Les performances de la filière séduisent de plus en plus d’investisseurs. De fait, ce secteur résiste aux soubresauts du marché mondial du textile. Et ce contrairement aux fabricants tunisiens de sportswear et de chemises dont les performances sont en chute libre depuis 2005 (date marquant la fin des accords multifibres qui assuraient à la Tunisie des quotas fixes sur les marchés européens). En filigrane de la guerre entre les marques de lingerie se profile donc une autre bataille entre les pays qui se sont spécialisés dans la sous-traitance de ces articles, soit la Chine, mais aussi le Maroc. Les pays d’Europe de l’Est, eux, sont devenus moins concurrentiels depuis qu’ils ont rejoints l’Union européenne.
« Ici tout le monde est dépendant des marques et ces dernières sont à leur tour dépendantes des fluctuations du marché mondial »,confie Mehdi Hichem, premier responsable d’Amira, une usine de 460 employées qui fabrique 8 millions de pièces chaque année pour le compte d’enseignes principalement françaises ,allemandes et anglaises.
Le secteur veut s’émanciper
Mais cette dépendance aux marques étrangères oblige les corsetiers tunisiens à rester concurrentiels en maintenant notamment les salaires aussi bas que possibles. Dans la filière, les employées sont payées en moyenne autour de 200 francs suisses par mois pour 8 à 9 heures de travail par jour. Conserver un coût/minute le plus bas possible – le critère prioritaire en matière de délocalisation - impose des cadences souvent infernales (en moyenne 200 pièces par jour).
Malika qui travaille dans la filière depuis une dizaine d’année affiche un seul souhait : pouvoir mettre dans son trousseau de mariage un ou deux article de ceux qu’elle confectionne à longueur de journée. Un rêve que son salaire ne permet pas de réaliser.
« C’est malheureusement le système. Les marques n’hésitent pas à s’envoler ailleurs pour grappiller quelques centimes », regrette un opérateur du secteur sous couvert d’anonymat.
Raison pour laquelle, les opérateurs tunisiens veulent s’émanciper en lançant leurs propres marques à destination des marchés étrangers. En 2009 Samir Ben Abdallah, directeur d’Intimo donne l’exemple en lançant « Plein soleil », la première marque de balnéaire 100% tunisienne avec , entre autre, une ligne de burkini (bikini+burka) pour faire les yeux doux aux femmes du Golfe. D’autres sous-traitants ont décidé de capitaliser sur un savoir-faire vieux de 50 ans. « Le combat se situe maintenant au niveau de la créativité », analyse Habib Boussaada qui vient de lancer lui aussi sa propre marque « Rien Ka moi ».
Fabriquer de la lingerie au pays des tabous
Même si les Tunisiennes comptent parmi les femmes les plus libérées du monde arabe, le marché local ploie encore sous le joug des traditions. « La plupart de nos clients sont des femmes mariés ou préparant leur mariage », explique Faten, vendeuse dans un magasin de lingerie. Les hommes eux ne pensent même pas y mettre le pied. « Les quelques hommes téméraires qui viennent me voir, ironise Najla gérante d’une boutique, ne connaissent pas la taille de poitrine de leurs femmes ». Face à ces réalités, les marques locales agonisent et les boutiques spécialisées se comptent sur les doigts de la main. Pour éviter la gêne, les jeunes filles préfèrent s’approvisionner dans les grandes surfaces.
Tunisie – Chine : duel en dentelle
En matière de lingerie, la petite Tunisie (165 000 km°2 ) est au coude à coude avec le géant chinois. Pour tenir, la Tunisie joue la carte de la proximité avec l’Europe, de son savoir-faire ancien et mise sur le haut de gamme. « Les chinois sont désarmés face à nous dans ce segment », se réjouit Samir Ben Abdallah, directeur de l’entreprise Intimo.
Avec des articles vendus entre 70 et 140 francs suisses, la lingerie haut-de-gamme permet aux entreprises tunisiennes de se maintenir sur un marché devenu très concurrentiel.
Fethi Djebali/InfoSud

